La chaleur, les bateaux en cale sèche, la façade écrasante. Toujours le même rituel, jeter un coup d'œil sur la ville périphérique, traverser l'eau, puis s'enfoncer
dans le ventre de la bête. Les oiseaux, l'eau qui s'infiltre, l'eau qui ruisselle. Des chants espagnols fendent l'air, un grand drap noir est tendu. Derrière, un écran diffuse des images de la
guerre d'Espagne.
Jusqu'au 10 juillet, à l'occasion du 80ème anniversaire de la proclamation de la seconde République espagnole, la base sous-marine rend hommage aux
Républicains espagnols, à un peuple mis à sac par la guerre civile. C'est l'œil d'Agusti Centelles qui porte jusqu'à nous ce témoignage. Un témoignage doublement fort et signifiant puisque
environ 3000 républicains espagnols réfugiés à Bordeaux furent réquisitionnés pour construire la base sous-marine entre 1941 et 1943.
Photographe catalan né en 1909, Centelles commence sa carrière en 1927 en publiant ses photos sous le nom de Badosa. En 1934, il achète un Leica et s'installe à son
compte. Il collabore avec de nombreux journaux. En 1937, il est mobilisé par le Bureau de propagande républicain, sa couverture du conflit fera de lui l’un des grands iconographes de la Guerre
d'Espagne. ll souhaite que chaque photo ait une existence propre, une identité forte, qu'elle ne soit pas "une" noyée dans un ensemble.
LE DÉBUT DES ANNÉES 30
L'exposition s'ouvre au début des années 30. Centelles saisit le peuple dans les scènes du quotidien : la messe, le cimetière, les bouquinistes, les manèges, la
plage, les marchés, les fêtes… Les enfants sont très présents. Ces images laissent une impression de temps vécu, de temps vivant qui file au gré des jours sans trop se soucier… en paix
MOBILISATION, RÉVOLUTION
Juillet 1936, les images s'affolent. C'est le début de l'insurrection militaire dirigée par Franco. La
guerre civile éclate. Barcelone se trouve au centre du conflit, Centelles est le premier reporter à entrer dans la ville assiégée. Il photographie les barricades, les défilés, les luttes, la
liesse collective, les défaites. Le temps s'accélère, l'urgence, la peur, le mouvement, les arrestations, la mort cernent ses images. Il saisit souvent le groupe plus que l'individu séparément.
Il montre les hommes collectivement, mais au sein de l'ensemble se détachent souvent une, deux ou trois figures qui assoient la force de l'intention et affirment le parti pris photographique de
ce temps attrapé.
Le regard de Centelles est précieux et singulier car il dépasse le cadre du photo reporter. Il n'est pas juste témoin, il est aussi acteur puisqu'il est espagnol et
engagé auprès des républicains comme résistant, combattant. La guerre qu'il photographie n'est pas juste celle des autres, elle est aussi la sienne. Chaque cliché donne à voir un homme qui
photographie SES frères en train de s'anéantir dans SON pays ruiné par les combats fratricides. Il fixe l'histoire en train de s'écrire à travers son éthique, son engagement, son désir de
provoquer la réaction et de laisser un témoignage de cet immense carnage. C'est un homme pris au cœur de sa propre tragédie et celle de sa patrie qui nous immerge dans la proximité de son
expérience vécue.
Une des choses les plus bouleversantes dans l'héritage de Centelles est de sentir qu'avant de photographier l'histoire en mouvement, il photographie son propre
échec, l'échec de toute une génération, sa propre défaite.
LA GUERRE
Des murs noirs, un cube rouge au centre. Des photos, des journaux, des planches contact, le front d'Aragon. Deux images en boucle, un bruit qui ressasse, des mots en
espagnol, une musique de fond répétitive, inquiétante. L'exode, de dos, l'exode en face. Les brancards, les estropiés, le chemin, l'avancée. Une famille, un bébé qui hurle, une petite fille, un
petit garçon. Un poing levé à travers la vitre d'un bus. Les décombres… partout, les décombres. Bombardement de Barcelone, plus de 3000 morts. Tout penche. Des alignements de gens en masques à
gaz, des affiches de propagande, des enfants, la vie qui continue malgré tout, la queue devant le tabac. Des visages, le Front d'Aragon, les baïonnettes en avant. Ceux qui sont morts, les
bombardements, la fuite, tout penche. Les hommes de près, les hommes en ombres, les hommes au loin, les barricades toujours, la ville à terre. Exode, barricade. Des miliciennes, des républicains,
le front d'Aragon, les barbelés, la progression, les tentes, les campements, la montagne. Les hommes au plus près de leur quotidien, cuisines de campagne, Huesca. Un homme qu'on va enterrer,
départ des volontaires pour le front d'Aragon. Des dizaines de milliers de volontaires de toutes les nations constituent les brigades internationales. Rationnements, meetings politiques.
Barcelone départ des volontaires, l'espoir guidait leurs pas. Départ des miliciens pour le Front d'Aragon. Le POUM, Georges Orwell. Sortie de colonnes volontaires dans le front d'Aragon. Des
parapluies, des visages victorieux. Dolorès Ibarruri, la Pasionaria. No Pasaran. Des religieux, les files d'attente devant les banques. La collectivisation. Fraternisation entre un militant
anarchiste et un membre de la Guardia Civil.
On sent sous le regard de Centelles que son intention n'est pas juste de témoigner des faits mais aussi de transmettre la dignité de ces hommes, de ces femmes,
l'immensité de leurs souffrances. Interroger leur destin, leur mort, leur survie… L'importance aussi de montrer le visage de l'humiliation et ce qu'elle implique de destruction définitive pour
celui qui la subit.
" L'expérience de l'humiliation n'est pas grand-chose. Sauf pour celui qui est dedans, bien entendu : celui-là ne s'en débarrassera plus. Quand une fois une
certaine confiance qu'on avait en soi et en l'homme a été ruinée, il n'y a pas de remède. " Hyvernaud
LE BOMBARDEMENT DE LlEIDA
Les images de la guerre défilent en continu sur un écran.
Dans un recoin, une femme penchée sur le corps de son homme mort dit l'indicible. Il est l'une des victimes du bombardement de Lleida. 2 novembre 1937, les cibles
étaient civiles. Au mur, une planche contact, composée d'alignements de cadavres, hommes, femmes, enfants sans distinction. Au milieu de cette géométrie horizontale implacable, un paysage d'ifs…
les ifs du cimetière. Un écran déroule le nom de toutes les victimes de ce bombardement. C'est long, ça éternise.
La guerre se poursuit à travers l'exode, les restrictions, les bombardements, la population déracinée.
" Tout se perd, tout s'abandonne, combien de foyers restent détruits aujourd'hui sans doute pour toujours. Quelle cruauté de guerre, quel tableau sur la route,
j'en ai un nœud à la gorge. Mon esprit de journaliste a disparu et je n'ai pas le cœur à descendre du camion ni même à me pencher dans l'ombre pour prendre des photos. " Centelles
BRAM
En février 1939, la défaite du camp républicain contraint Centelles à l'exil, il passe la frontière à pied avec ses appareils et une valise remplie de négatifs. Du 8
février au 28 février, il est interné au Camp de la plage d'Argelès puis transféré le 1er mars au Camp de Bram qui a accueillera jusqu'à 17.000 réfugiés. Durant son internement, il
tient son journal et prend des photos qui ne sont pas celles du journaliste mais celles de l'homme captif qui utilise ces images pour illustrer ses mots mais aussi pour recréer le lien
rompu de la communauté espagnole déracinée. En les regardant, je retrouve les mêmes sensations qu'à la lecture des mots d'Hyvernaud dans "La peau et les os" qui raconte son internement au
stalag.
Le témoignage de Centelles est déchirant car il livre son regard d'homme brut. Ici, il n'est pas pris dans l'urgence du photojournaliste, plongé dans l'action, dans
le mouvement des événements. A Bram, les heures ne passent pas, les hommes sont contraints au temps désespérément long du face à soi, de la misère de son voisin. Les hommes sont saisis dans
toutes les dimensions de leur quotidien dans cet univers de baraquements cernés par les gendarmes, l'attente, le désespoir, l'ennui, les croix alignées.
"Et voici que commence un jour. Mardi ou mercredi. Ou jeudi. Qu'est-ce que ça peut encore signifier : un jour qui commence ? Un jour comme tous les jours, dans
cette suite de jours, dans cette fuite de jours, de jours indiscernables, jour après jour, jour après jour…
Le temps ici est une matière vaine, une continuité abstraite, où il n'est pas possible d'inscrire une figure, de sculpter un acte. On est pris dans je ne sais
quelle substance glissante, fondante, fleuve de brume ou de boue où passent des morts sans visage." Hyvernaud
Les jeux, la fanfare, la musique, la vaisselle, les corps et l'exercice. Des scènes singulières de baignades, d'hommes au soleil sur les toits des baraques, de
sommeil. Parfois, un fragment d'intimité très profonde et très cernée surgit.. Ces images disent aussi beaucoup l'horreur et l'humiliation de la promiscuité.
" On publiera de belles choses sur l'énergie spirituelle des captifs. Et on ne dira rien des cabinets. C'est pourtant ça l'important. Cette fosse à merde et ce
méli-mélo de larves. Toute l'abjection de la captivité est là, et l'Histoire, et le destin. En voilà un bouquin que j'aurais aimé écrire. Bien simplement, bien honnêtement. Un bouquin désolant,
qui aurait l'odeur des cabinets et il faudrait que chacun la sentît et y reconnût l'odeur insoutenable de sa vie, l'odeur de son époque. Et que toute l'époque lui apparût comme une mélasse
d'êtres sans pensée, sans squelette, grouillant dans les cabinets, comme nous, s'emplissant et se vidant avec gravité, sans fin et sans but. Et que le sens, le non-sens de l'époque fût là-dedans,
visible, lisible, incontestable." Hyvernaud
CARCASSONNE ET LE RETOUR
En septembre, Centelles obtient un permis de travail et quitte le camp pour travailler à Carcassonne chez un photographe ,chez lequel il installe à son insu, un
atelier clandestin de faux papiers. Il y reste jusqu'en 1944, la menace de plus en plus pressante de la Gestapo l'oblige à retourner à Barcelone. Il confie ses clichés à une famille française. Il
ne les récupérera qu'en 1976.
LOS OJOS
Avant la fin, une salle est consacrée à "Los Ojos", l'histoire d'un amour à travers une photo prise par Centelles dont seul le regard a été conservé. Carmen Martín
Torres, engagée dans le maquis de Carcassonne, nous raconte cette histoire singulière de destins croisés qui se prolonge au-delà de la mort des protagonistes.
GERNIKA
Le chemin s'achève par Gernika, premier essai de guerre totale sur une population civile. Le bruit des bombardements, les mots de Paul Eluard dits par Maria Casarès
et Jacques Pruvost. La ville est détruite à 70%. 889 blessés, 1654 morts.
" La folie, ça doit ressembler à ça. Ça doit être quand on ne peut plus s'évader d'un cercle de mots et de gestes, qu'on s'est laissé boucler là-dedans. Une
activité vaine, gratuite, refermée sur elle-même, prisonnière d'elle–même. On recommence ses mots, ses gestes, et ça ne sert à rien, ça ne remue rien. " Hyvernaud
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Du 17 mai au 10 juillet 2011
Base sous-marine - boulevard Alfred Daney - 33000 Bordeaux
Ouvert de 13H30 à 19H, sauf lundi et jours fériés. Entrée libre